Portrait d’un couple à la dérive


Marie-France Bornais
Écrivaine phénoménale à la prose incisive, sans compromis, la metteuse en scène Brigitte Haentjens décrit le naufrage d’un homme, l’échec total d’un couple et les dérives de toute une génération dans son nouveau livre, Sombre est la nuit. Des grandes idées révolutionnaires de la fin des années 60 aux journées pathétiques, imbibées d’alcool, dans un hôtel du sud, qu’est-ce qui a bien pu se passer ?
Le couple dépeint par Brigitte Haentjens est en vacances au Mexique. L’endroit semble magnifique, la plage est belle, l’eau est claire, mais le personnage masculin ne s’y intéresse même pas. Il est plutôt dans les vapeurs, du matin au soir, plongé dans une torpeur qui le rend amorphe.
La femme qui l’accompagne – sa femme en fait – le regarde et se souvient de l’homme qu’il a été, de l’aura charismatique qu’il dégageait, de la fascination qu’elle éprouvait pour lui. C’était un intellectuel brillant qui avait le verbe facile.
Tous les deux rêvaient de changer le monde. Elle s’en souvient dans les moindres détails : l’effervescence de ces années, les études, l’énergie de la vie de jeunes adultes. Mais tout semble s’être évaporé, et ce qui est présent dans son esprit, c’est le souvenir des humiliations, de la honte, de la répression qui a succédé à l’euphorie de Mai 68.
Brigitte Haentjens chronique l’enlisement d’une relation amoureuse, l’explosion d’une époque, les dégâts causés par l’emprise. Elle pose des questions qui sont matière à réflexion dans ce roman remarquable, écrit sur une période de trois ans.
« L’histoire s’est annoncée à moi. Ça me permettait d’aller voir dans des univers que je ne prévoyais pas explorer, en particulier cet univers de Mai 68, mais c’est arrivé au fur et à mesure », dit-elle, en entrevue.
Un naufrage progressif
Le naufrage d’un couple, le naufrage des illusions, l’heure des bilans sont autant de thèmes universels qu’elle explore.
« Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui examinent le chemin qu’ils ont fait. Ça parle aussi de ça, le livre : le chemin que tu fais est plus important que le résultat, à la limite. Dans le fond, il n’y a pas de résultat, dans la vie. »

« J’aime faire ça, même pour moi-même, et je trouve ça très positif. J’essaie de retrouver des jalons de ce que je suis aujourd’hui, ou de ce que je sais aujourd’hui. Quand on est dans un naufrage, on peut se poser la question : comment ça se fait que je sois arrivée là ? »
Brigitte Haentjens se souvient des questions qui se sont imposées après l’écriture de la toute première scène du livre. « Qu’est-ce qu’ils ont fait pour en arriver là ? Je me suis mise à creuser, à inventer leur trajet. »
Le roman n’a rien d’une autobio-graphie, assure-t-elle, mais elle est d’accord sur le fait que tout le monde a eu ses moments difficiles ou ses échecs. « Eux autres, c’est comme s’ils avaient subi une lente déliquescence, en fait », dit-elle en parlant de ses personnages.
« C’est un naufrage qui n’est pas brutal : il s’est fait progressivement. Peut-être qu’on arrive à des situations comme ça parce que l’évolution est lente, puis à un moment donné, il faut que tu regardes ce qui s’est passé. Pourquoi tu as sacrifié telle ou telle chose pour une relation qui était morte, comme dans ce cas-là ? C’est quand même terrible, mais c’est comme ça, la vie. »
« C’est d’autant plus bizarre que ce sont des psychanalystes ; ils sont censés réfléchir au processus ! Mais justement : des fois, tu peux le faire pour les autres... mais pas le faire pour toi. »
La période d’écriture a été intéressante. « Pour moi, l’écriture, ce n’est jamais aisé. Mais ce qui me fait triper, c’est le travail de la langue, la précision des états émotifs. La psychologie. »
- Brigitte Haentjens est metteuse en scène et écrivaine.
- Elle a écrit de la poésie, du théâtre et des romans, dont Un jour je te dirai tout.
- Elle a fondé en 1997 la compagnie Sibyllines, un espace de liberté où elle signe des spectacles retentissants.
- En 2017, elle remportait le prix du Gouverneur général pour les arts de la scène.
- Elle travaille sur le projet de théâtre Rome. Il s’agit de cinq pièces de Shakespeare resserrées, jouées par 25 comédiens, et présentées en avril prochain à l’Usine C et au CNA.
EXTRAIT
« Nous étions en vacances au Mexique, l’alcool coulait comme une source infatigable, tu étais imbibé du matin au soir, dans une torpeur nonchalante qui basculait parfois la nuit venue. Alors tu prenais feu et tes yeux noirs se striaient d’étoiles. »