Anne Dorval: la Vérité ou rien
Juliette de Lamberterie
Après un retour au théâtre en 2023 dans Je t'écris au milieu d'un bel orage de Maxime Carbonneau, Anne Dorval incarnera un autre rôle plus grand que nature sous sa direction au printemps, en plus de réintégrer le Bye-Bye cette année. J'ai discuté avec elle de ses projets et de ses impressions sur l'état du monde alors que 2025 se clôt.
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Je rencontre Anne Dorval sur le coin d’une banquette d'un restaurant chic, assez fébrile. Il y a chez elle une franchise que j’admire. J’aime les gens qui ne s’empêchent pas trop de partager ce qu’ils pensent. Elle me fait rire tout de suite en me contant sa soirée de la veille: «Je n’ai pas beaucoup dormi.» Elle vient d’assister à la première de Corps fantômes — dans laquelle son enfant Élie Dorval tient un rôle —, une pièce qui mythologise le Montréal queer des années 1990. Seulement, Anne souffrait de démangeaisons dues à un test d’allergies aux conséquences plus intenses qu’anticipées, et n’arrêtait pas de se gratter.
Partout où Anne Dorval est présente, des planches à la table du jury de Quel talent!, sa vivacité et ses expressions la font sortir du lot. L’affection qu’on lui porte s’explique par ses rôles cultes, bien sûr — Lola de Chambres en ville, Criquette et Ashley du Coeur a ses raisons, Chantale de J’ai tué ma mère, Nathalie des Parent, pour n’en nommer que quelques-uns —, mais aussi par ce que les jeunes appelleraient son «aura». Sur TikTok, un edit d’elle (un ensemble d’extraits montés en vidéo sur fond musical) présente certains de ses moments viraux: un extrait de sa confrontation avec Éric Zemmour à On n’est pas couchés en 2014, au sujet du mariage gay en France; une citation de Lola: «Je dis ce qui doit être dit, puis je passe pas par quatre chemins»; la réplique iconique de Die, dans Mommy: «Les sceptiques seront confondus.» Ce montage a été aimé presque cent mille fois.
Pour Anne Dorval, c’est simple: pour qu’une performance soit convaincante, il faut avoir une parole à défendre. «Il faut dire quelque chose. Il faut savoir pourquoi on fait les choses.» Quand elle était jeune, sa mère lui disait que, peu importe la tâche à accomplir, il fallait bien la faire. «Tant qu’à mourir, on peut-tu essayer de s’améliorer, juste pour avoir l’impression d’avancer un peu?», lance-t-elle théâtralement.
C’est pour cette raison qu’Anne choisit consciencieusement avec qui elle travaille, souvent des gens qu’elle trouve «plus intelligents» qu’elle. C’est aussi une affaire d’instinct, de chimie. «Si je crois en quelqu’un, même si je ne sais pas si son projet va marcher ou pas, j’ai envie de le suivre là-dedans, dit-elle. Je sens sa fougue et surtout sa vérité. C’est la vérité qui m’inspire. Je veux juste faire partie de cette explosion-là.»
Au haut de la tour
La sortie du roman Que notre joie demeure, récompensé du prix Médicis 2023, a certainement son côté explosif. Les médias québécois et français avaient été à la fois épatés et confrontés par le style littéraire de Kev Lambert et son étude de la conscience des riches. Anne Dorval incarnera la protagoniste du livre, dont l’adaptation théâtrale sera présentée au TNM du 17 mars au 12 avril 2026 et mise en scène par Laurence Dauphinais et Maxime Carbonneau. L’histoire du roman, c’est surtout celle de ce personnage, Céline Wachowski, une architecte québécoise superstar qui s’est illustrée à l’international et qui fait partie de l’élite financière et médiatique, ayant même sa propre série Netflix. «J’aime que ce soit quelqu’un qui n’existe pas, dit Anne Dorval, que ce soit un personnage créé de toutes pièces. Il devient une image, le symbole de quelque chose.»
Au début de l’histoire, Céline s’apprête pour la première fois, à 70 ans, à créer un édifice d’envergure à Montréal, dans le quartier Parc-Extension — l’un des plus pauvres de l’île — pour une compagnie privée. Un article dénonçant son rôle dans la gentrification déclenche un effet boule de neige qui entraîne peu à peu sa chute, jusqu’à ce que ses alliés les plus proches la lâchent.

Dans le roman, Kev Lambert navigue entre les flux de conscience de chaque personnage pour révéler leurs motivations et comment ils justifient leurs actes. Céline avait bouleversé la comédienne à sa première lecture de l’oeuvre. «Cette lucidité, ce recul-là, malgré son jeune âge, ça me touche», dit-elle. Anne réalise la complexité de la tâche qui l’attend en incarnant ce personnage, mais se sent surtout stimulée par cette matière première pleine de nuances.
L’artiste est en pleine période de réflexion; comme Kev, elle veut comprendre ce qu’il y a au fond des personnages auxquels elle donne vie. Elle connaît la génération de Céline Wachowski, en plus d’avoir quelques amis architectes. C’est un milieu qui l’attire et qui l’intéresse. «Même si, personnellement, je comprends les combats que Kev met en lumière, je suis là pour défendre mon personnage, dit-elle. Je ne suis pas là pour condamner Céline. Je la joue.»
Revenir sur les planches en 2023 pour Je t'écris au milieu d’un bel orage lui a fait vivre un grand trac, mais l’a aussi guérie, en quelque sorte. Elle a retrouvé le sentiment jouissif de «ce grand saut dans le vide» où l’on raconte une histoire du début à la fin, et où l’interprétation d’un texte devient une danse avec le public. «Il n’y a pas ça ailleurs qu’au théâtre», dit-elle, enthousiaste.
Un monde qui plombe
Anne Dorval est de ces personnes très empathiques qui sont fortement affectées par ce qui les entoure. «Je transforme tout en quelque chose de déprimant», plaisante-t-elle. Elle sera de retour au Bye Bye 2025, un événement qui, à l’inverse, tourne le désespérant en comique. Si les dirigeants qui ne courent qu’après leur gloire personnelle sont nombreux selon elle, on peut au moins faire passer bien des choses par l’humour.
Anne replonge donc dans le projet, heureuse de travailler avec ses grands amis Jean-François Chagnon et Isabelle Garneau, qui font partie de l’équipe de réalisation. De 2016 à 2018, elle s’était transformée en Melania Trump, Kim Jong-Un, Valérie Plante, et bien d’autres. Est-ce intimidant de parodier des personnes de pouvoir? «Ce sont des rôles comme les autres. C’est juste que ce sont des gens qui existent. Le travail, c’est de les observer le plus possible.» Elle fouille dans YouTube et tente d’apprivoiser toute leur gestuelle. Même quand elle campe des personnages extravagants ou peu aimables, comme Criquette («juste méchante et hypocrite») ou Brigitte «Bree» Bussières de Splendeur & Influence, Anne cherche chez eux ce qu’il y a d’universel, comme leurs douleurs ou leurs joies. «On se raccroche toujours à cette expérience personnelle pour établir une vérité chez un personnage. C’est ça qui m’obsède, même dans l’humour.»

Lorsqu’on parle de politique actuelle, je retrouve la même Anne de 2014 à On n’est pas couchés; affligée et en recherche de mots. «Tout ce que les femmes ont fait, tout ce que les hommes ont fait aussi, depuis tant d’années pour rendre la vie meilleure et juste, est en train de s’effriter», ajoute-t-elle. Elle nomme la montée de l’homophobie et de la misogynie: «Qu’est-ce que ça peut vous faire? s’agace-t-elle. Je veux juste que les gens vivent. Plus il y aura de gens heureux sur Terre, parce qu’on les laisse vivre, mieux la planète va tourner.» Idem pour les discours clivants sur l’immigration; elle pense qu’on devrait plutôt mettre notre énergie dans la création de ponts avec les nouveaux arrivants, dans la vie de tous les jours. «Ils ont été acceptés, c’est nous qui les voulons. Alors, on va arrêter ça. C’est pas possible!»
L’aversion d’Anne Dorval envers les croyances basées sur le traditionalisme et la peur de l’autre n’est pas nouvelle; elle remonte à son expérience de la religion catholique, plus jeune, dont sa génération a beaucoup souffert, dit-elle. «J’haïs le fanatisme. J’haïs ça, dit-elle. C’est ça qui fout la merde, partout où on va.» Toutes les religions sont capables de terrorisme, ajoute-t-elle, donnant l’assaut sur Gaza comme exemple actuel. «L’important, c’est la vie. C’est de continuer la vie. C’est la force de la nature dont on fait partie. Mais l’humain détruit tellement de choses.» Gérer son indignation, comme pour beaucoup, est un défi de tous les jours.
La dureté et la beauté de la marge
C’est bien connu: Anne a toujours aimé les «différents». À l’école, elle se sentait à l’écart. Ses meilleurs moments étaient lorsqu’elle imitait ses professeurs. «Je calculais mon timing. Entre deux cours, juste avant que la prof de maths arrive en classe, je me mettais à l’imiter. Ça faisait rire tout le monde. J’avais l’impression qu’on m’aimait pour ça.»
Anne parle beaucoup de la difficulté d’être marginalisé à l’adolescence, qu’elle a vécue et constatée chez les autres. Le personnage de Lola dans Chambres en ville, son premier gros contrat à la télévision, était aussi atypique. C’était un genre d’héroïne qu’Anne n’avait jamais vu avant, moins lisse et plus colérique que les autres, et qui a touché beaucoup de fans de la série. Ces années-là, elle recevait des piles de lettres qui l’ont affectée profondément, des récits d’adolescents qui lui racontaient leurs difficultés.

C’est aussi grâce à ce sentiment d’altérité qu’est née sa connexion avec la communauté LGBTQ+; Anne Dorval a toujours été entourée d’amis et de collègues queers, et est consciente que ses rôles résonnent particulièrement chez ce public. Son statut d’alliée de longue date l’a aussi fait témoigner de grandes souffrances.
Certains de ses souvenirs étaient particulièrement vifs le jour de notre entrevue, réanimés par la première de Corps fantômes, aussi mise en scène par Maxime Carbonneau, qui se déroule au cours des années sida. «On mourait. On n’avait pas de médicament, parce que ce n’était pas hot de se pencher là-dessus, raconte-t-elle. Plein de gens autour de moi sont morts, des amis, dont le maquilleur de Chambres en ville, Gabriel, qui avait 24 ans. C’était un choc. On avait tous le même âge.»
En tant que parent, voir Élie, qui est trans, jouer dans la pièce l’a rendue très fière. On y expose toute l’exaltation de la scène queer autant que les violences homophobes et les descentes policières de l’époque. «Ce qu’ils nous racontent, c’est une partie de l’histoire de Montréal, rappelle-t-elle. Les voir tous ensemble, ça m’a beaucoup touchée.»
Plus ça change, plus c’est pareil
Avec les valeurs de droite qui reprennent de l’importance, les façons dont on parle du corps changent aussi. La promotion décomplexée de la maigreur revient partout et j’ai demandé à Anne ce qu’elle en pensait. «C’est un problème duquel on n’était même pas encore sortis complètement, répond-elle. Moi, je suis encore obsédée par ça. C’est de la maladie. Toute ma vie, ç’a été ça.» Elle évoque ses années au Conservatoire de Montréal, où un professeur avait prévenu ses élèves qu’elles devaient se mettre au régime si elles ne voulaient pas camper les rôles de soubrettes. «Malgré tout le travail qui a été fait par les générations qui m’ont précédée et celles qui m’ont suivie, on est toujours à la case départ», dit-elle.
Le rapport au corps est amplifié quand on est actrice: Anne parle beaucoup de ses complexes, malgré sa beauté saisissante. L’âge, dit-elle candidement, c’est difficile de ne pas en faire une fixation. «La mort m’obsède depuis toujours. Je m’en approche de plus en plus. Il y a ça, mais c’est surtout ce corps qui change, cette peau qui change. Il faut juste l’accepter. C’est un long processus, l’acceptation.»
La reproduction des normes de beauté dans le milieu du cinéma est un cercle vicieux: le public veut voir des actrices jeunes et minces, et les grands producteurs et distributeurs s’en assurent. «C’est pour ça qu’on a besoin de cinéma indépendant, de trucs un peu dans la marge», dit Anne. Même si leur financement et leur distribution seront toujours plus difficiles, il faut garder le cap, dit-elle. «Si on se met ensemble pour faire entendre la parole de ceux qui ont moins de visibilité et de pouvoir, on peut avoir de l’influence sur la culture. C’est pour ça que les festivals existent», ajoute celle qui a coprésidé le jury de la dernière édition de Cinemania. “Sinon, on va finir par n’entendre qu’une seule parole”.
À la vie, à la mort
Anne fera partie du prochain projet cinématographique de Xavier Dolan, qui abordera une histoire prenant place en 1895 dans les cercles littéraires de Paris. Fidèle à lui-même, le réalisateur brouillera les genres: ce ne sera ni un film d’époque classique ni un film d’horreur pur. «C’est un film qui joue avec la peur», précise Anne. Un peu comme l’ambiance de la série de Dolan La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, adaptée de la pièce de Michel Marc Bouchard, où elle brillait dans le rôle de Madeleine dite Mado, la matriarche d’une famille amochée.
Anne Dorval a souvent peur dans la vie, elle le dit fréquemment. Mais les thrillers, elle en raffole: Le silence des agneaux, Sept, Le zodiaque et les films de Hitchcock, elle ne s’en tannera jamais. Anne et Xavier en regardent beaucoup, chez l’un ou chez l’autre, lors de leurs soirées télé. Lorsque je lui demande ce que veut dire pour elle son amitié avec le cinéaste, elle réfléchit un instant. «C’est quelqu’un qui m’a connue très vite. Il y a eu comme un effet miroir. Il m’a montré des choses de moi que je ne percevais pas.» Ils s’appellent presque tous les jours. «C’est vraiment à la vie, à la mort, dit-elle. On se reconstruit. On s’entraide. Il me fait grandir. Il m’apprend plein de choses. Il m’aide à aller mieux.»

Elle a hâte de se plonger dans ce projet, dont le tournage devrait commencer à l’automne 2026. Quand elle travaille avec Xavier, elle se sent libre. «C’est comme une danse», dit-elle. Ayant son mot à dire, elle peut s’abandonner complètement à son jeu. «C’est ça le but, en fait. Quand je suis actrice, j’oublie ma vie. Je veux être dans un univers parallèle, parce qu’être dans le nôtre, je trouve ça plate. Et il permet ça.»
Les fleurs qui l’entourent
Dans son quotidien loin des caméras, si elle se sent triste, Anne Dorval écoute Le Diable s’habille en Prada ou un James Bond, comme tout le monde. Ou alors, elle se réfugie dans la beauté. Dans une autre vie, elle aurait voulu être graphiste. Elle adore les arts visuels et la mode, particulièrement les beaux imprimés de tissus. Elle s’extasie devant la complexité de la nature. «Je ne suis pas si contemplative. J’ai du mal à m’arrêter. Mais les jardins, la nature, la beauté des animaux, ça me renverse. Ça m’apaise.»
Ses moments les plus thérapeutiques, toutefois, elle les vit avec Paul. Elle fait beaucoup de cuisine avec son petit-fils de trois ans, qu’elle garde souvent. Ils ont leur routine: ils préparent un repas ensemble, et Paul est toujours fier de l’avoir aidée. Évidemment, ils finissent chaque fois par un dessert.
«Après ça, on se fait une soirée cinéma. On se fait du popcorn, on s’installe dans mon lit avec mon ordi et on regarde un film. Puis il s’endort sur moi. Et ça... ça n’a pas de prix. Quand il est si bien qu’il s’abandonne. Plus rien n’existe. Il n’y a rien qui m’apaise plus que ça. Le temps s’arrête. C’est juste lui et moi. Ce sont les seuls moments où ça m’arrive dans la vie. J’oublie tout.»
Pendant notre dîner, Anne revient souvent à ce désir de sortir de sa propre existence par l’art. Elle l’explique par une sorte de malaise originel. Paradoxalement, aux yeux des autres, du moins des miens, c’est tout ce qu’elle est qui rend ses performances si incarnées. Peu importe qui elle interprète, c’est son essence même qui nous transperce, et c’est à notre tour d’oublier tout.