Les remous sans fin de la publication anarchique des archives Epstein
AFP
Un puits sans fond de millions de pages, photos et vidéos, caviardées à foison et livrées sans logique apparente: les archives sur Jeffrey Epstein publiées par le ministère américain de la Justice et en cours d'analyse par l'AFP n'ont pas provoqué de tournant majeur dans l'affaire pédocriminelle, mais continuent d'avoir des répercussions importantes pour nombre de personnalités.
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La mention d'un nom dans les correspondances du criminel sexuel, mort en prison en 2019, ne présuppose aucun acte répréhensible.
Spectre, stratégie, style
La masse de messages et courriels des «Epstein Files», mis en ligne en trois vagues depuis décembre, éclaire un système où le trafic sexuel coexiste avec une stratégie d'influence internationale du financier dont l'obsession pour les femmes affleure jusque dans des échanges initialement professionnels.
Dans le corpus dévoilé, Epstein apparait d'abord comme un intermédiaire actif entre personnalités publiques, diplomates, entrepreneurs, artistes et scientifiques, au réseau tentaculaire parmi les riches et puissants.
Du milliardaire libertarien Peter Thiel à la banquière Ariane de Rothschild, en passant par l'ex-premier ministre d'Israël Ehud Barak, il conseille, met en relation, finance ou sollicite ses interlocuteurs selon des intérêts ciblés, parfois avec insistance.
Il cherche également beaucoup à se rapprocher de responsables politiques, notamment en France, demandant à plusieurs contacts s'ils connaissent Emmanuel Macron ou peuvent lui faire rencontrer Bruno Le Maire ou Nicolas Sarkozy.
Les relations d'Epstein, que Donald Trump a fréquenté dans les années 1990, couvrent un spectre sans exclusive idéologique, allant de Steve Bannon, figure de la droite dure américaine, à Noam Chomsky, influent intellectuel de gauche radicale.

Mais le recrutement de jeunes femmes revient de manière récurrente, corroborant l'existence d'un réseau de relais chargés d'identifier et d'introduire des «assistantes» auprès d'Epstein.
La correspondance publiée inclut aussi des messages à caractère misogyne, raciste ou homophobe, et des échanges de photographies de femmes nues.
Le ministère s'est d'ailleurs attiré les foudres de victimes d'Epstein dénonçant la révélation de documents dévoilant leurs identités et qui ont dû être retirés.
Enfin, un emploi du temps extrêmement détaillé et une attention à la discrétion sont mis en lumière, Epstein privilégiant souvent les échanges téléphoniques et rencontres en face à face aux communications écrites.
Son style écrit, télégraphique et souvent abrupt, peut d'ailleurs dérouter ses interlocuteurs. «Pardon, mes abréviations sont souvent incompréhensibles», reconnaît‐il dans un échange de SMS avec un homme d'affaires indien.
Enquête et démissions
Si le ministre de la Justice américain a considéré ne pas voir matière à de nouvelles poursuites, chaque publication de documents a entraîné une salve additionnelle de répercussions publiques.
Aux États-Unis, Bill et Hillary Clinton ont finalement accepté d'être auditionnés par une commission du Congrès sur les liens d'amitié de l'ancien président avec Epstein.

Au Royaume-Uni, l'ancien ministre et figure du parti travailliste Peter Mandelson, déjà démis de ses fonctions d'ambassadeur britannique à Washington, est désormais sous le coup d'une enquête de police, fragilisant encore davantage par ricochet le premier ministre Keir Starmer.
La charge s'est aussi alourdie pour l'ex-prince Andrew, maintenant exilé loin de Windsor, avec la mise au jour de nouvelles photos avec une jeune fille non identifiable et échanges avec Jeffrey Epstein. «Le frère» dont a «toujours rêvé» son ex-femme, Sarah Ferguson, selon des messages dévoilés.

Également dans le gotha des monarchies européennes, la princesse Mette-Marit, future reine de Norvège, voit à son tour sa réputation entachée par la révélation d'une proximité insoupçonnée avec le criminel sexuel.
Embarras public pour nombre de personnalités, qui ont souvent minimisé voire nié leurs rapports avec Epstein, - de Bill Gates à l'ancien Premier ministre norvégien Thorbjørn Jagland ou au président des JO de Los Angeles 2028 Casey Wasserman -, les amitiés dévoilées ou confirmées ont aussi provoqué des démissions: en Slovaquie, Miroslav Lajčák, ancien ministre et conseiller du premier ministre Robert Fico; en France, la productrice de cinéma Caroline Lang, fille de l'ancien ministre Jack Lang, après la révélation d'une société « offshore » créée avec le financier américain. En Norvège, l'ex-ambassadrice à l'ONU Mona Juul a été relevée de ses fonctions.
Diffusion erratique
Des documents en abondance, en grande partie caviardés, souvent en doublons et un téléchargement intégral compliqué, voire impossible: analyser les «Epstein Files» représente un défi majeur.
Les quatre lots de données mis en ligne vendredi représentent quelque 2,7 millions de pages, le plus lourd volume publié depuis fin décembre.
La plupart correspondent à des documents PDF, avec texte ou photos. Pour les vidéos, enregistrées à un autre endroit, un PDF vide est aussi publié. Un courriel peut apparaitre plusieurs fois, chaque réponse devenant un nouveau document incluant les messages précédents. Certains documents sont aussi des numérisations d'écrits manuscrits parfois illisibles ou incompréhensibles.
Les liens de téléchargement intégral ont été retirés rapidement après leur mise en ligne. Conséquence: pour reconstituer les dossiers, il faut désormais télécharger chaque fichier un à un.