«Sequels» et «remakes»: pourquoi Hollywood s’entête à nous proposer du « remâché »?
Amélie Hubert-Rouleau
En tant que milléniale assumée, je n’ai pu qu’être enchantée lorsque j’ai appris que l’iconique The Devil Wears Prada («Florals? For spring? Groundbreaking.») aurait une suite, qui atterrira d’ailleurs dans les cinémas en mai 2026. Puis, j’ai eu vent des sorties à venir de Practical Magic 2, Toy Story 5 ou encore Frissons 7 (!), tout ça en plus des récents remakes des films The Naked Gun, Le pacte du silence et des suites Beetlejuice Beetlejuice et Freakier Friday... Ça sent le réchauffé, non?
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J’ai effectivement une vive impression de déjà-vu quand je prends connaissance des films annoncés pour la nouvelle année. Mais pourquoi donc les grands studios hollywoodiens semblent-ils s’acharner à nous offrir des propositions qui revisitent le passé au cinéma et à la télé?
Des gains substantiels
Évidemment, la première raison qui vous vient sûrement à l’esprit autant qu’à moi, c’est l’intérêt économique relié à la reprise de titres déjà bien connus. Au cœur des industries cinématographique et télévisuelle, il y a vraiment «une volonté de diminuer les risques financiers reliés à un projet», explique Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM. Évidemment, le fait de produire la suite d’un film populaire n’est pas une garantie de succès, mais comme on se base sur une œuvre ayant déjà connu la faveur du public, on peut assumer que les gens auront envie de retourner en salle pour visionner cette nouvelle production.» Le fait que ces sequels et remakes fassent déjà partie de l’imaginaire culturel peut donc accroître leurs chances de performer au box-office.
On le sait, l’industrie des médias est essoufflée. Même les grandes plateformes de diffusion comme Netflix ou Disney+ ont peine à rentabiliser leurs projets; d’ailleurs, leur nombre diminue d’année en année. «Depuis 2023, on vit un retour du conservatisme dans les médias; un conservatisme politique – avec le climat social aux États-Unis –, idéologique, mais aussi économique», précise la professeure Boisvert. Dans ce contexte, les grands studios ont tendance à vouloir offrir des contenus qui feront consensus et qui rallieront des publics de plusieurs générations.
Rendez-vous intergénérationnel
«Dans un contexte où l’industrie du streaming a vraiment contribué à une hyperpersonnalisation de nos pratiques de visionnement, on a l’impression qu’on est tous et toutes dans notre propre niche, qu’on regarde de plus en plus des choses différentes les uns des autres. Cela contribue à la difficulté de créer des succès de masse», relève-t-elle.
C’est aussi ce qui explique la profusion de suites et de remakes qui s’offrent à nous: leur qualité rassembleuse. En revisitant une œuvre plusieurs années après sa sortie originale, on a la possibilité de rallier un auditoire provenant de différentes catégories d’âge et de créer un visionnement intergénérationnel. «Cela permet de rejoindre une audience plus jeune, intéressée par le récit en question, mais ça peut aussi permettre d’attirer en salle ou en ligne les parents, voire les grands-parents de cette génération, qui avaient vu l’œuvre originale et qui pourraient avoir encore un intérêt pour celle-ci.»
Entre attachement et réconfort
La nostalgie d’un temps révolu est justement un sentiment sur lequel les producteurs capitalisent lorsqu’ils choisissent de proposer un film ou une série qui (ré)explore un «vieil» univers. C’est un puissant moteur qui guide les choix du public lorsque vient le temps de sélectionner l’œuvre dans laquelle il se plonge. «L’intérêt pour l’industrie, c’est que les gens peuvent être intéressés soit à redécouvrir cette œuvre-là ou à en visionner la suite précisément parce qu’ils avaient déjà un attachement émotionnel pour elle», souligne la professeure Boisvert. En misant sur la nostalgie, on peut rendre la production cinématographique ou télévisuelle encore plus facilement «découvrable»; les gens vont en discuter davantage et en débattre sur les réseaux sociaux par exemple, ce qui en accroît grandement sa visibilité.
Contrairement à ce qu’on peut penser, on n’a pas toujours envie qu’une œuvre nous sorte de notre zone de confort, soulève la professeure, bien que ce soit parfois le cas. Plusieurs d’entre nous sélectionnent un film ou une série précise parce qu’on veut s’échapper dans un univers familier qui nous réconforte. Le climat anxiogène de crise sociopolitique, financière et environnementale dans lequel on vit en ce moment contribue certainement à ce besoin d’évasion.
Il est très probable que vous ressentiez aussi de la «fatigue décisionnelle» face à la multitude de films et de séries qui s’offrent à vous. Celle-ci entre également en ligne de compte lorsque vous tranchez entre telle ou telle option. «À un moment donné, on a la tête qui tourne. On sent qu’il y a comme une surmobilisation cognitive. Dans ce contexte-là, on a parfois juste envie de se rabattre sur des œuvres qui nous sont familières, qui vont nous permettre de passer un bon moment», résume Stéfany Boisvert.
Le pouvoir de X et Y
Ce n’est pas pour rien que des films comme Freaky Friday (2003), Bend It Like Beckham (2002), Happy Gilmore (1996), My Best Friend’s Wedding (1997) ou Bridget Jones’s Diary (2001) reviennent dans le zeitgeist grâce à leurs suites (déjà offertes ou annoncées). La génération X (aujourd’hui âgée entre 46 ans et 61 ans) et la Y (âgée entre 30 et 46 ans), qui ont connu ces titres lors de leur enfance ou de leur adolescence, détiennent un pouvoir économique important. Selon un rapport conjoint de NielsenIQ et du World Data Lab, ces deux générations possèdent respectivement 23,5 % et 22,5 % du pouvoir d’achat mondial, pour un total de 46 %. Pas mal pour ces tranches d’âge qui ne représentent que 41 % de la population! Ces gens sont habituellement dans une période de leur vie où ils ont acquis un certain confort matériel, qui leur permet d’accorder un budget non négligeable à leurs loisirs.
«Les gens commencent à regarder plus de productions médiatiques à partir du moment où ils fondent une famille. On voit par exemple que les pratiques de visionnement commencent à augmenter dans la trentaine. Et ensuite, bien évidemment, dans la quarantaine ou la cinquantaine, elles prennent plus de place dans notre vie, explique la professeure. Le fait de miser sur des propriétés intellectuelles et des univers médiatiques qui avaient particulièrement parlé aux générations précédentes, c’est aussi une façon d’aller rejoindre l’œil des publics qui sont le plus à même de visionner ces œuvres-là aujourd’hui.»
Un cycle sans fin?
Bombardés par ces titres qui nous replongent dans le passé, on peut facilement devenir cyniques. Hollywood est-il devenu une «usine à saucisses»? Quel est l’intérêt de ces suites et remakes? En fait, ces œuvres permettent de faire évoluer les discours, de proposer de nouvelles représentations et des éléments d’innovation, indique Mme Boisvert. Mais attention: pas question de simplement faire un copier-coller. «Si on fait un remake ou un sequel, forcément il y a toujours des éléments narratifs ou des aspects idéologiques des œuvres originales qu’il faut modifier, parce qu’on s’adresse à une nouvelle génération ou à une nouvelle culture.» Parfois, ça veut dire proposer une plus grande diversité sexuelle, de genre ou ethnoraciale dans les personnages, par exemple. On peut aussi joindre des éléments de l’actualité politique ou culturelle dans la production. «Ce qui peut être intéressant pour les fans de l’œuvre originale, c’est de voir comment on adapte cet univers qui nous avait intéressé à une nouvelle génération ou comment il s’inscrit dans un nouveau contexte socioculturel. »
Le phénomène des sequels et remakes n’est pas propre à Hollywood; il s’observe aussi chez nous, au Québec. On n’a qu’à penser à De père en flic 2, Bon Cop Bad Cop 2, Les trois petits cochons 2 et Menteuse. Bien que ces films ramènent énormément de gens au cinéma, Stéfany Boisvert remarque que ce procédé redonne souvent les rênes des projets aux mêmes personnes dans l’industrie. «Quand j’analysais ces productions, le constat était frappant: les réalisateurs – et souvent les scénaristes – de ces films étaient des hommes blancs, cis, à peu près dans la quarantaine, cinquantaine.» Dans ce monde de reprises sans fin, quelle est la clé pour ramener les gens au cinéma, selon elle? En plus de proposer ces œuvres qui replongent dans des référents que l’on connaît déjà, il faut donner la chance à nos jeunes créateurs de briller! «Cela peut aussi contribuer à intéresser davantage les plus jeunes générations, qui vont moins au cinéma, que les plus vieilles générations.» Malgré tout, avouons-le, quand le passé nous tend la main, on a envie de répondre présent à l’appel de la nostalgie. Alors, on se retrouve en mai pour voir la suite des péripéties d’Andrea Sachs et de Miranda Priestly?
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