À Ottawa, une fête du Canada obscurcie par la mémoire des pensionnats
Raphaël Pirro
Le cœur n’était pas à la fête jeudi à Ottawa, où la célébration typiquement blanc et rouge du Canada a cette année fait place à l’orange, couleur devenue emblématique de l’horreur vécue par les enfants dans les pensionnats autochtones.
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Face au parlement en rénovation s’est tenu l’événement «Cancel Canada Day» (Annulez la fête du Canada), où leaders autochtones, survivants de pensionnats, artistes et enfants ont pris la parole pour témoigner de leur passé, dénoncer le Canada et commémorer les absents.
Le tout s’est déroulé près des chaussures d’enfants et des peluches qui ornent l’espace jouxtant la Flamme du centenaire, inauguré en 1967, un siècle après l’Acte d’Amérique du Nord britannique. Elles y ont été placées à la suite de la découverte de 215 dépouilles sur le site du pensionnat de Kamloops, à la fin mai.
«Je suis retombée dans le noir»
Cette découverte, diffusée à la fin mai, a fait remonter à la source de douloureux souvenirs chez Suzanne Nottaway, de la nation algonquine. Dans ses mots, elle est «retombée dans le noir».
Mme Nottaway a passé cinq années au pensionnat Saint-Marc-de-Figuery, près d’Amos, en Abitibi-Témiscamingue. Ces cinq années d’enfer l’ont poussée à prendre le micro devant les centaines de personnes recueillies sur la pelouse de la colline parlementaire.
«Moi, j’en ai mangé, des coups. J’ai des cicatrices dans le dos, et ça va rester dans mon cœur aussi, a-t-elle lancé en français, en remerciant le public de s’être présenté. Maintenant, je sais que je ne suis pas toute seule.»
Parmi ses dix-huit frères et sœurs, huit l’ont accompagnée à ce pensionnat québécois où la violence physique et psychologique était chose quotidienne.
Il y a quelques semaines, elle est retournée sur le site de son ancien pensionnat, pour découvrir qu'il avait été démoli il y a de cela de nombreuses années. Une marche commémorative avec des anciens de ce pensionnat s'est tenue en juin, en l'honneur des enfants enterrés sur le site de Kamloops.
«On ne nous a jamais enseigné ça»
Cathy McDowell, une dame âgée qui vient de s’établir à Ottawa après avoir été diplômée en théâtre à l’Université York de Toronto, portait elle aussi l’orange pour afficher sa solidarité avec les peuples autochtones.
La découverte de Kamloops a eu sur elle l’effet d’un électrochoc.
«Ça m’a horrifiée», dit-elle. «On ne nous a jamais parlé des pensionnats autochtones. Jamais. Au fil des années, j’en ai appris de plus en plus et ça m’a fâchée. Pas contre le Canada, mais contre John A. MacDonald et tous ceux qui ont suivi ses politiques. Et je suis aussi fâchée contre moi-même pour ne pas m’être intéressée à toute cette histoire avant.»
Pour Mme McDowell, la fête du Canada n’a pas à être annulée, mais devra à l’avenir aussi servir à commémorer le passé tragique des autochtones et à souligner leur place dans la société canadienne d’aujourd’hui.