Silence: quand ressent-on le malaise?

Élise Fiola

2025-05-14T16:00:00Z

De 6 à 8 secondes. Si le moment de silence dure plus longtemps, c’est le malaise garanti. Pourquoi?

Parfois craints, parfois appréciés, les moments de silence qui parsèment nos conversations sont souvent porteurs d’émotions, de réflexions... et de malaise! Après quelques secondes à peine, le cerveau se fait entendre: que dire pour briser le silence? Qu’est-ce que mon interlocuteur pense de moi en ce moment? Ce sentiment durera-t-il encore longtemps?

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C’est un phénomène commun, considérant qu’à travers 21 pays, il y a consensus, selon une récente étude publiée par Preply: moins de 10 secondes de silence suffisent pour créer un agacement. Cependant, certaines cultures semblent mieux apprivoiser ces moments suspendus que d'autres.

Écarts culturels

L’étude montre que les Brésiliens sont ceux qui supportent le moins bien les silences inattendus: 85 % d’entre eux les jugent embarrassants, et leur seuil de tolérance est évalué à 5,5 secondes. À l’inverse, les Néerlandais, les Japonais et les Thaïlandais sont parmi les peuples les moins gênés par l’absence de parole. Les Thaïlandais, en particulier, remportent la compétition, pouvant patienter jusqu’à 8,1 secondes avant de ressentir le besoin de parler lors d’un silence imprévu, soit 1,3 seconde de plus que la moyenne mondiale observée.

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Si l’on n’a pas sondé les Canadiens dans le cadre de cette étude, on pourrait néanmoins s’attendre à des résultats semblables à ceux de la France et des États-Unis. En effet, nous partageons avec ces deux pays des similarités sur le plan social, dont plusieurs codes culturels qui façonnent nos interactions et nos interprétations de celles-ci, explique la Dre Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue et professeure associée à l’Université du Québec à Montréal. Chez nos voisins du Sud, le malaise s’installe après 6,3 secondes, et c’est 6,5 secondes pour nos cousins d’outre-mer. On peut donc estimer que notre capacité à tolérer le silence se situe non loin de ces données.

Une tolérance qui varie

Dans certains contextes, le silence peut être perçu comme une faute sociale ou un signe de désintérêt, note la spécialiste. C’est ce qui expliquerait pourquoi plusieurs l’appréhendent. Néanmoins, tout est une question de perspective. Dans certaines cultures, les pauses sont des marques de respect et de réflexion. C'est le cas au Japon, où le silence peut exprimer la considération pour l'interlocuteur et le besoin de bien peser ses mots avant de parler. Dans le contexte occidental, en revanche, la symbolique du silence est autre, puisqu’il est souvent synonyme d’un manque de conversation. L’étude révèle que seulement 18 % de la population américaine ne se sentirait pas gênée par les silences, alors que ce chiffre s’élève à 26 % chez les Français.

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Le degré d’inconfort dépend aussi largement de la dynamique relationnelle des interlocuteurs. L’étude soulève qu’un silence avec un ami proche est plus facilement accepté qu’avec un inconnu, une belle-famille que l’on connaît peu ou encore un patron, avec qui l’absence de paroles peut rapidement devenir pesante. «Dans une situation où l’on sent qu’on a à prouver notre valeur, qu’on doit soigner son langage ou se montrer intéressant, le stress peut rapidement se faire ressentir», soulève la psychologue, expliquant qu'une personnalité extravertie et dégourdie est souvent plus valorisée dans un contexte social. La pression de répondre à ces standards peut donc nuire aux échanges et accentuer l’émotion négative ressentie lorsqu’on ne se sent pas à la hauteur et qu’on ne parvient pas à garder un flot de paroles fluide.

Combler les trous

Vouloir briser le silence à tout prix devient la sortie de secours la plus évidente sur le coup, nomme l’experte. Toutefois, il ne s’agit pas toujours de la meilleure chose à faire, note-t-elle: sous la pression, il n’est pas rare que l’on dise la première chose qui nous passe par la tête... ce qui peut s'avérer franchement maladroit et faire en sorte qu'on se sente encore plus mal une fois qu’on a ouvert la bouche.

Pour éviter le malaise, on se rabat souvent sur le bon vieux small talk: «On évoque la météo ou quelque chose de très anodin. On va avoir le réflexe de parler de quelque chose qu’on vit en ce moment, sans juger si c'est vraiment le bon moment pour parler de nous-même. On cherche simplement à dire quelque chose parce qu’on à l'impression que ce sera moins pesant que le silence.» Pourtant, combler les pauses de cette manière ne contribue pas toujours à la connexion avec notre interlocuteur.

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Un autre stratagème à éviter selon Geneviève Beaulieu-Pelletier est celui de fuir complètement le regard de l’autre en se réfugiant dans son téléphone. Ce geste, qui semble excuser l’absence de paroles, ne fait que creuser davantage la distance entre les interlocuteurs. «Momentanément, on soulage l’inconfort, mais cela nuit à l’interaction avec l’autre, car nous ne sommes pas en train d'alimenter la discussion», précise la Dre Beaulieu-Pelletier.

Allier plutôt qu’ennemi

Si le silence est souvent synonyme de malaise, il peut également devenir un puissant outil de communication et de connexion. Lorsqu'il est assumé, il offre un espace de réflexion et de présence mutuelle. «Il y a quelque chose de très beau dans le silence, lorsque l’on apprend à le tolérer et à l’apprécier», explique celle qui est aussi autrice de Trucs de psy: Guide pratique pour s'aider soi-même.

En acceptant le silence, on laisse aussi de la place à l’autre. Dans les relations amicales, amoureuses ou professionnelles, savoir faire une pause peut encourager l'interlocuteur à s'ouvrir davantage. «Ce ne sont pas uniquement les mots qui nous rapprochent. Parfois, un regard, un geste ou une simple présence suffit à créer un lien profond», ajoute-t-elle.

Ainsi, plutôt que de chercher à tout prix à combler les trous, pourquoi ne pas les accueillir comme des moments de respiration dans nos conversations? Ils peuvent être une opportunité d’écoute, de présence et de connexion authentique.

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Pour ceux qui ressentent presque inévitablement un inconfort face au silence, la Dre Beaulieu-Pelletier suggère d’ajouter consciemment quelques pauses dans nos discussions, dans un cadre où l’on se sent à l’aise: «On peut se donner de petits défis, comme soutenir un silence dans une conversation et observer comment on se sent après.» Elle invite à remarquer les pensées qui surgissent lorsqu’un silence s’installe. L’idée est ensuite de changer de perspective et de se rappeler que ce genre d’interruption n’a rien de négatif. Et, surtout, il faut se rappeler que cette appréhension face au silence est largement partagée. En prenant conscience qu’on n’est pas seul à la ressentir, il devient plus facile de lâcher prise par rapport au jugement et d’apprivoiser ce qui nous pèse.

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